Ugo da CARPI : Sacrificio del patriarca Abraham - c. 1514-1515

VENDU
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[Le Sacrifice d’Abraham]

Bois gravé, 800 x 1020 mm. J. D. Passavant n°3 ; D. Rosand & M. Muraro cat. n° 3A ; C. Karpinski 3e état/6 ; J. Rapp 4e édition/8 (les trois premières éditions ne sont connues qu’à une épreuve chacune).

L’estampe est composée de quatre feuilles raboutées imprimées sur quatre blocs gravés séparément par Ugo da Carpi. Nom UGO gravé dans le bloc supérieur droit, sur une feuille d’arbre à gauche du pied d’Abraham.

Belle épreuve de la 4e édition (sur 8 selon J. Rapp) imprimée sur papier vergé.

Extrêmement rare. Le libraire Robin Halwas, présentant récemment une épreuve restaurée de cette 4e édition, notait : « la dernière épreuve vue sur le marché a été vendue par C.G. Boerner en 1933 (Auktion 183, lot 1088). »

En 1976, David Rosand et Michelangelo Muraro avaient recensé cinq éditions différentes du Sacrifice d’Abraham (Titian and the Venetian Woodcut, p. 55). La même année, Caroline Karpinski en dénombrait six dans ‘Some woodcuts after early designs of Titian’ (in Zeitschrift für Kunstgeschichte 39 (1976), p. 258-259 (note 4)). En 1994, Jürgen Rapp a compté huit éditions (« Tizians frühestes Werk : der Großholzschnitt ‘Das Opfer Abrahams’ » dans Pantheon Internationale Zeitschrift für Kunst 52, p. 43-61). Dans sa notice en ligne sur le Sacrifice d’Abraham, Robin Halwas a décrit ces huit éditions et recensé les épreuves connues.

Aucune des huit éditions n’est datée. Certaines ne sont connues qu’à un seul exemplaire, voire un fragment d’épreuve. La chronologie des éditions est basée principalement sur les altérations subies par les matrices et sur les mentions successives gravées dans le cartouche du titre en haut de la feuille supérieure gauche.

La première édition connue, dont l’unique épreuve conservée se trouve au Staatliche Museen de Berlin (voir la notice), mentionne dans le cartouche les noms de l’auteur, Ugo da Carpi, et de l’imprimeur, Bernardino Benalio : In Uenetia per Ugo da carpi | Stampata per Bernardino | benalio: Cu[m] priuilegio, ɔ[on]cesso | per lo Illustrissimo Senato. | Sul ca[m]po desan Stephano. Le privilège auquel il est fait allusion est celui obtenu par Bernardino Benalio, le 9 février 1515, pour trois livres et un ensemble de gravures, dont la hystoria del sacrifitio de abraham. 1515 est donc un terminus ante quem. On suppose généralement que la gravure a été commencée en 1514, voire plus tôt.

Sur les épreuves de la deuxième et de la troisième édition (sur huit selon J. Rapp), le nom Ugo da Carpi est effacé tandis que celui du neveu de Benalio, Bartolomeo Bianzago, est ajouté au privilège. R. Halwas suppose que cette deuxième édition, dont on ne connaît qu’un seul exemplaire, a été imprimée vers 1520-1527 (Gotha, Museen der Stadt, Schlossmuseum, Inv.-Nr. G76, 1). On ne connaît également qu’une seule épreuve, incomplète, de la troisième édition (Chatsworth, Devonshire Collection, IV, 73 n.97) (références données par Robin Halwas).

Sur les épreuves de la quatrième édition, dont fait partie celle que nous présentons ici, le texte entier du cartouche a été effacé et remplacé par le titre : Sacrificio del patriarca Abraham. Robin Halwas date cette édition des années 1546-1549, « peu après la mort de Bernardino Benalio et la vente présumée du contenu de sa boutique. » (traduit par nous). R. Halwas précise : « Il est forcément mort avant le 8 août 1546, qui est la date inscrite sur un document désignant sa femme comme veuve (« Elisabetta vedova de Bernardino de Benalio stampatore ») dans Archivio di Stato di Venezia, Procurator Nobili, Busta 15, folio 143 recto (Witcombe, op. cit., p. 106). Une autre gravure sur bois imprimée à partir de plusieurs blocs, mentionnée dans le privilège accordé le 9 février 1515 à Benalio sous le titre la submersione di pharaon (L’Armée de Pharaon submergée par la Mer Rouge), fut réimprimée en 1549 avec l’adresse de Domenico dalle Greche. Il se pourrait que toutes les matrices présentes dans la boutique de Benalio aient été vendues peu après sa mort. » (traduit par nous).

Robin Halwas recense dix épreuves de cette quatrième édition, dont deux sont incomplètes. Huit sont conservées dans des musées : Bergame (voir la notice), Berlin, Boston (voir la notice), Copenhague, Hambourg (voir les notices), Londres (voir la notice), Paris (voir l’image) et Vienne ; deux autres épreuves sont mentionnées dans des catalogues de ventes aux enchères (Leipzig, 1864 et 1933).

Le nom du Titien figure dans le cartouche de la cinquième, sixième et septième édition. Jürgen Rapp disait qu’il lui était difficile de classer avec certitude les éditions postérieures à la quatrième, notamment parce qu’il n’avait pas pu examiner certaines épreuves. Nous adoptons ici l’ordre retenu par Robin Halwas. Le nom du Titien est mentionné en tant qu’auteur sur les épreuves de la cinquième édition : Sagrificio del Patriarca | Abramo | Del celebre Tiziano (7 épreuves recensées par R. Halwas). Dans la sixième édition, une adresse est ajoutée au bas de l’estampe : In Verona per gli Eredi di Marco Moroni (3 épreuves). Robin Halwas précise que cet éditeur a débuté son activité vers 1760. Sur l’unique épreuve connue de la septième édition, le nom Tiziano figure seul dans le cartouche. Sur les deux épreuves connues de la huitième et dernière édition, le cartouche est vide.

Les éditions successives témoignent des dégradations subies par les matrices au cours du temps. À partir de la quatrième édition l’estampe est réduite dans sa largeur d’environ 3 cm, deux fines bandes ayant été ôtées de chaque côté sur le bord extérieur des matrices où a été introduit un nouveau trait carré. La quatrième édition présente également quelques trous de vers, ainsi qu’une cassure horizontale dans la partie inférieure droite, à hauteur du pied du berger. Cette cassure entraînera la perte d’une bande horizontale d’environ 3 cm de gravure au bas de la planche dans les éditions suivantes. Les épreuves de la dernière édition seront imprimées sur des matrices très usées et détériorées.

Notre épreuve appartient à la quatrième édition. Elle est en bonne condition hormis quelques restaurations mineures : deux petits manques de gravure (17 x 40 mm et 10 x 65 mm) restaurés et retouchés à l’encre sur le bord supérieur, de même qu’à la pointe de l’angle inférieur droit et de l’angle supérieur gauche ; une dizaine de déchirures restaurées le long des bords (de 5 à 80 mm). Il est important de noter que les cassures du bois ou les ombres affaiblies n’ont pas été reprises à l’encre comme c’est le cas sur d’autres épreuves de la 4e édition. Les quatre feuilles ont été doublées de japon très fin et remontées.

Ces défauts de conservation sont courants sur les gravures de format monumental. L’épreuve conservée à Hambourg présente ainsi de grandes déchirures, de nombreuses reprises à l’encre, ainsi que des petits manques dans le sujet ayant nécessité un doublage ancien. Certaines épreuves sont abondamment retouchées à l’encre pour recréer des contrastes et des ombres (Hambourg, Boston, Robin Halwas), camoufler certains défauts et, parfois, redessiner ou même inventer un morceau manquant (comme l’angle inférieur gauche de l’épreuve vendue par Robin Halwas, où la jambe droite d’Abraham est différente de l’original).

Les nombreuses éditions du Sacrifice d’Abraham attestent du succès rencontré par l’œuvre sur une période assez longue. Les épreuves conservées sont néanmoins très rares, non seulement à cause de la fragilité ordinaire des estampes de très grand format, mais aussi de l’usage particulier qui en était fait. Dans leur étude sur les estampes monumentales (Grand Scale – Monumental Prints in the Age of Dürer and Titian) publiée en 2008, Larry Silver et Elizabeth Wyckoff expliquent en effet que ces gravures de grand format étaient souvent destinées à la décoration murale, étant moins coûteuses que les peintures et les tapisseries. Les mauvaises conditions de conservation de ces estampes sur les murs des demeures privées et des bâtiments publics ou religieux ont fatalement entraîné ainsi leur dégradation et leur perte.

Quant aux épreuves conservées dans des collections, elles ont souvent été pliées, notamment pour être collées dans des albums, ou bien encore roulées. C’est le cas de certaines épreuves de très grand format figurant dans la collection d’estampes du fils de Christophe Colomb, Ferdinand Columbus (1488-1539) : l’inventaire de cette collection, aujourd’hui à la Biblioteca Colombina à Séville, mentionne cinquante-quatre estampes italiennes conservées sous forme de rotulo (rouleau d’une longueur de 60 cm ou plus) dont une épreuve du Sacrifice d’Abraham en tirage de la première édition : « Rotulo de 4 pliegos de marca los dos largos en largo y los dos anchos en ancho es del sacrificio de Abrahan […] estampado en Venetia por Hugo de Carpi y Bernardino Benalio […] » [« un rouleau de quatre feuilles de format marca (plus de 45 cm de côté ; le plus grand format avant le rotulo), deux feuilles en hauteur et deux en largeur, du sacrifice d’Abraham […] imprimé à Venise par Hugo de Carpi et Bernardino Benalio » (notre traduction)] (cité par M. P. McDonald, The Print Collection of Ferdinand Columbus – 1488-1539 – A Renaissance Collector in Seville, tome 2, p. 487-488, n°2686).

Le grand nombre d’estampes italiennes de format monumental mentionnées dans ce précieux inventaire d’époque atteste de leur succès, notamment à Venise, où les vues de villes, les cartes, les sujets d’actualité, les processions et les sujets de dévotion répondaient à une forte demande. David Rosand et Michelangelo Muraro rapportent que le jeune Titien (c. 1488-1576) fut influencé par ces estampes de format monumental, gravées au burin ou sur bois, et contribua lui-même à cette production. Sa gravure monumentale la plus célèbre est L’Armée de Pharaon submergée par la Mer Rouge, composée de douze planches et mentionnée, comme le Sacrifice d’Abraham, dans le privilège de Bernardino Benalio en 1515.

Bien que le nom du Titien soit gravé dans le cartouche sur les épreuves des cinquième, sixième et septième édition du Sacrifice d’Abraham, l’attribution de son dessin a depuis longtemps été discutée. Pierre-Jean Mariette l’attribuait ainsi à Domenico Campagnola (Abecedario, édition de Ph. de Chennevières et A. de Montaiglon, tome 6, p. 310-311). David Rosand et Michelangelo Muraro considèrent cependant que la participation du Titien à cette œuvre ne fait aucun doute : « Que le Titien ait fourni le dessin des principaux éléments est attesté de façon convaincante par la qualité du dessin lui-même, en particulier du paysage de la partie droite, et documenté par l’existence de la magnifique étude d’arbres conservée au Metropolitan Museum (T. 1943). » (Titian and the Venetian Woodcut, p. 59, notre traduction, voir la notice du dessin sur le site du MET). D’autre part, « un dessin pour le groupe d’Abraham et de ses deux serviteurs, légèrement différent de la version finale, est connu par une petite copie d’atelier conservée au Louvre (T. 1956) » (ibid. p. 59, notre traduction, voir la notice du dessin sur le site du Musée du Louvre). Ils estiment que le Titien a nécessairement dû participer de façon étroite à « un projet qui, de toute évidence, était dès l’origine ambitieux », toutes les estampes monumentales publiées par Benalio ayant « dû impliquer une préparation assez élaborée et une collaboration étroite entre le dessinateur, le graveur et l’imprimeur » (p. 60, notre traduction). L’apparition tardive du nom du Titien dans le cartouche, qui a fait douter de l’attribution, témoignerait en fait plutôt selon eux d’un changement dans le public : « les acheteurs ultérieurs, correspondant à une nouvelle catégorie d’amateurs et de collectionneurs apparus au cours du seizième siècle, étaient apparemment moins désireux d’acquérir une image religieuse particulière qu’une œuvre (…) de l’artiste désormais universellement célébré.» (p. 19, notre traduction). Jürgen Rapp soutient même pour sa part que le dessin du Sacrifice d’Abraham pourrait être la première œuvre du Titien, qui aurait dessiné d’abord la partie supérieur droite, vers 1505/1506, avant d’élargir l’œuvre à l’ensemble des quatre planches.

Références : David Rosand et Michelangelo Muraro : Titian and the Venetian Woodcut, 1976 ; Caroline Karpinski, ‘Some woodcuts after early designs of Titian’ in Zeitschrift für Kunstgeschichte 39 (1976), p. 258–259 (note 4) ; Jan Johnson : « Ugo da Carpi’s Chiaroscuro Woodcuts », Il conoscitore di stampe, 1982, 57-58, vol. III et IV, p. 2-87, version révisée en 2016 disponible en ligne sur academia.edu ; Jürgen Rapp, ‘Tizians frühestes Werk: der Großholzschnitt “Das Opfer Abrahams”’ in Pantheon 52 (1994), p. 43-61 ; Mark P. McDonald, The print collection of Ferdinand Columbus (1488–1539): a Renaissance collector in Seville (London 2004) ; Larry Silver et Elizabeth Wyckoff (éd.) : Grand Scale – Monumental Prints in the Age of Dürer and Titian, 2008.

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